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41: Les experts ont-ils (presque) toujours tort ?

October 1, 2012      Lettres      Philippe Gouillou      4 responses

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Les experts sont valorisés et ils sont plus qu’écoutés : un simple avis d’expert suffit à déconnecter le cerveau. Pourtant leur fiabilité est impressionnament faible : sur le moyen à long terme ils ne font qu’à peine mieux que le pur hasard. Faut-il donc les fuir ou existe-t-il des solutions ?

1. Qu’est-ce qu’un expert ?

On s’aperçoit qu’on est devenu un spécialiste quand les choses dont on parle avec plaisir ennuient les autres.
Gilbert Cesbron

L’expertise est une compétence recherchée : l’expert est une personne capable d’apporter une réponse valide à une demande difficile. Du fait de la complexification du savoir, l’expert est généralement aussi un spécialiste, dans le sens qu’il a du se restreindre à un domaine précis, au point que les deux termes sont souvent employés en tant que synonymes (comme dans la citation de Cesbron ci-dessus). Les polymathes, experts dans de nombreux domaines, sont en effet extrêmement rares : dans sa liste dédiée Wikipedia EN n’en cite que 122 (dont Sidis et Von Neumann cités Lettre 38-3).

On peut remarquer que la simple expertise ne suffit généralement pas : un expert doit en plus être reconnu en tant que tel par son auditoire.

Au niveau juridique, se positionner en tant qu’expert sur un domaine est une forme d’engagement qui augmente la responsabilité en cas d’échec.

A quoi le reconnaît-on ?

The thing that doesn’t fit is the interesting thing.
Richard Feynman

La définition du spécialiste / expert fournie par Cesbron (citation en haut) est certainement la plus quotidienne mais il en est une autre qui est plus applicable (Finkelstein & Fishbach, 2011) :

  • Les novices recherchent les feedbacks positifs, qui les aident dans leur engagement

  • Les experts recherchent les feedbacks négatifs, qui les aident à trouver leurs erreurs et à avancer

C’est le passage de l’un à l’autre qui marque l’accession au niveau d’expert.

Traduction citation de Feynman :Ce qui ne s’intègre pas est ce qui est intéressant.”


2. Comment devient-on un expert

Expert : Prive vs Public

Malcom Gladwell (2008) a popularisé l’idée qu’il faut 10 000 heures de pratique délibérée pour devenir un expert : le talent ne suffit pas.

La “pratique délibérée” est une pratique active en situation avec recherche des erreurs et correction, l’idéal étant d’être dans l’état appelé “Flow” (on lit parfois : “Geek Mode“), une sorte de zénitude concentrée qui accélère l’apprentissage.

Contrairement à ce que beaucoup en ont compris les 10 000 heures ne remettent pas totalement en question les talents personnels : même en s’entraînant au mieux, tout le monde ne deviendra pas pilote de Formule 1.

Une aide électronique

Ces 10 000 heures représentent un engagement important (voir le calcul ci-après) et les introvertis, asociables, obsessionnels et aspies ont plus de chances d’y parvenir (voir la Lettre 27 : 4. Geeks, Nerds et Aspies : l’Effet Peter Inversé).

Les techniques de simulations électriques non invasives du cerveau offrent une solution : il a été montré que le passage d’un faible courant au travers du crâne et du cortex préfrontal augmente la mémorisation en provoquant l’état de Flow (ex: Bullard et al., 2011 ; voir Slate FR et surtout Newscientist (en anglais)).

Calcul

Selon le nombre d’heures consacrées hebdomadairement, 10 000 heures correspondent à 96 ans (2h / semaine), 24 ans (8h / semaine), 10 ans (20h / semaine), donc un peu plus de 6 ans 2 mois et 20 jours au temps de travail légal en France (1 607 h / an), hors pauses…

Liens :

Image : Auteur inconnu.


3. Les experts ont-ils (presque) toujours tort ?

The Time

Les glaciers de l’Arctique fondent si vite que si rien ne ralentit le rythme, de vastes étendues côtières habitées et des pays ayant peu d’élévation, dans différentes parties du monde, pourraient être inondées.
The Cairns Post (Australie) en 1947

La télévision invite en permanence de très nombreux “experts“. Sont-ils fiables ?

Non.

Les experts invités à la télé ne sont certes pas représentatifs de tous les experts : ils sont sélectionnés à la fois sur leur capacité à bien parler et sur la compatibilité de leur discours avec les objectifs d’ingéniérie sociale des médias. Qu’ils “parlent mal” et ils ne seront pas réinvités : qu’ils aient si souvent tort ne devrait donc surprendre personne. Le problème est qu’ils ne sont pas les seuls.

Au milieu des années 1980s, Philipp Tetlock avait demandé à 284 experts politiques de faire des prédictions pondérées (ie: en précisant leur degré de certitudes). En 2005 il a publié les résultats : les experts ont à peine fait mieux que le pur hasard et moins bien qu’un modèle statistique simple.

Est-ce parce qu’il s’agit de politique, où la prédiction serait particulièrement impossible ?

Non plus : dans la haute technologie c’est pareil.

Steven P. Schnaars (1989) avait montré que les prédictions des années 1970 sur l’avenir de l’informatique à court terme avaient été fausses 75% à 85% des fois.

Cela ne signifie pas que tous les experts ont toujours eu tort, en fait il y a même eu des prédictions incroyablement précises (exemple : Ayn Rand en 1957), mais au global les statistiques sont effarantes.

Citation de 1947 : Citation : Les glaciers de l’Arctique fondent!” Par Yves Pelletier. RechauffementMediatique.org. lundi, 21 novembre 2011.
Les cycles climatiques ne sont pas encore bien connus mais le cycle médiatique est de 25 ans.

Image : “Unanimité scientifique” à 27 ans d’écart…


4. Les experts déconnectent le cerveau

Konk: Meteo

Le risque posé par les erreurs des experts a été particulièrement mis en évidence par une étude d’imagerie neuronale d’Engelmann et al. en 2009.

Ils ont mis sous IRM fonctionnel des testés à qui ils ont demandé de faire une succession de choix entre un gain assuré et un gain hasardeux, avec selon les cas un message d’expert dans un sens ou dans l’autre (“ACCEPT” ou “REJECT”) ou un message indiquant qu’aucun avis d’expert n’était disponible (“UNAVAILABLE”).

Les résultats ont tout d’abord confirmé que l’avis d’expert avait une influence sur le choix. Mais ils ont aussi et surtout montré que la présence de cet avis déconnectait les zones du cerveau impliquées dans l’évaluation des décisions.

Le lien avec la célèbre étude de Milgram (1963 : celle évoquée dans le film “I comme Icare” d’Henry Verneuil, 1979, avec Yves Montand) est évident, et cette étude explique aussi l’efficacité des publicités basées sur des “avis d’expert”.

Dessin : Konk


5. Comment s’en sortir ?

La pièce de monnaie qu’on lance en l’air en sait tout autant sur l’avenir que les plus profonds penseurs, les calculateurs les plus habiles. Je ferai de ma vie un jeu de hasard !
René Clair (1976, 122)

De tels résultats incitent à penser que le “Je ferai de ma vie un jeu de hasard !” de René Clair (citation ci-dessus) serait la seule réaction valide.

Mais si la présentation qu’en fait René Clair est absolument fascinante, il s’agit de littérature et scientifiquement on a pu prouver que ce n’est pas le cas :

  • La Théorie des Jeux a pu montrer que le hasard est l’une des plus mauvaises stratégies qui soit, et que chacun va choisir des stratégies plus rentables.

  • La psychologie a énormément progressé :

    • Le Modèle Standard des Sciences Sociales a été rejeté pour être remplacé par l’approche modulaire évolutionniste beaucoup plus fiable.

    • Les contraintes évolutionnaires connues permettent de détecter les limites et donc de restreindre efficacement les possibilités d’évolutions.

    • Nos biais sont orientés dans un sens connu (voir Lettre 32 : “Les stéréotypes sont vrais (généralement)“).

  • La technologie a permis d’améliorer très fortement la qualité des prédictions dans de nombreux domaines (pas tous !).

    • Les erreurs et les biais des experts ont été et sont en permanence analysés, et des corrections ont été apportées (exemple : Lynn, Schnaars & Skov, 1999).

    • Plus important en marketing : comme montré Lettre 30 (“Le Neuromarketing validé en taille réelle“), l’imagerie neuronale permet maintenant d’obtenir un bon niveau de prédiction du succès qu’aura un nouveau produit ou une nouvelle publicité.

En d’autres termes, nous avons maintenant la possibilité de faire des prédictions plus valides, à la condition de s’en donner les moyens, c’est-à-dire de s’appuyer sur les découvertes scientifiques récentes !

Mais bien sûr il ne faut pas croire les “experts” médiatisés dès lors que le sujet est impliquant politiquement et/ou économiquement : ils y ont un autre rôle.

Photo :Casino de Monte Carlo” par Inti. 29 avril 2009. Licence CC-BY


6. Video : Publicité Smirnoff : Tea Partay

Un des premiers et plus grands succès de la publicité virale : des “Preppies” du Nord-Est des USA “keeping it real, the old money way” (“restant authentiques, style vieilles fortunes”). Des critères de dominance très différents de ceux d’autres cultures…

Paroles :

“P-Unit forever!
[P-Unit! What’s up fellas!]
Yo yo yo where my WASPs at?
MV…Martha’s Vineyard…. HOLLA BACK!
Tell Buffy to chirp me!

Yo!
Straight outta Cape Cod
We’re keepin’ it real
We’re gonna have a party makes the ladies squeal
We’re gonna turn it out with the parents’ riches
We’ll serve Smirnof raw tea and finger sandwiches

We keeps it real, by real we mean RICH
From New Hampshire to Vermont
From the Mainline to Greenwich
Cuz no one’s harder than a New England gangsta
We drink raw tea on the South Wing veranda

{Let’s have a tea par…tay! x2}
My tea in the parlor makes the ladies holler!
{Let’s have a tea par….tay!}
Smirnoff raw tea lemon peach raspberry

We sail on yachts and we ride on horses
Every meal we eat comes in multiple courses
When it’s time to party, we have a tea party
And we keeps it real the OLD MONEY WAY
Haters like the counter Ivy League education
But they’re just jealous cuz our families run the nation
Yo where’s the love at the tea partay!
But if you’re going to show send an RSVP our way

{Let’s have a tea par…tay}
My tea in the parlor makes the ladies holler
{Let’s have a tea par…tay}
Smirnoff raw tea lemon peach and raspberry

We play croquet and we go rollerblading
Hit up the homies on lock for insider trading
it’s a tea partay from Maine to Narragansett
We may be vanilla but our labs are chocolate

Chillin’ from our heads in white tennis visors
Right down to our toes in a pair of top siders
So now it’s time to break
Please will you promot
Smirnoff raw tea parties
and we’ll send a thank you note
… in cursive

{tea partay….tea partay….4x}”

(source : Forum Allociné)

Youtube: Tea Partay (2’16”)


7. Articles cités

Bullard, L. M., Browning, E. S., Clark, V. P., Coffman, B. A., Garcia, C. M., Jung, R. E., Van Der Merwe, A. J., et al. (2011). Transcranial direct current stimulation’s effect on novice versus experienced learning. Experimental Brain Research, 213(1), 9–14. Pubmed: 21706300

Clair, R. (1976). Mémoires d’un innocent. Jeux du hasard (pp. 106–158). nrf Gallimard.(1ère Ed.: Clair, R. (1951). La Princesse de Chine. Grasset)

Engelmann, J. B., Capra, C. M., Noussair, C., & Berns, G. S. (2009). Expert financial advice neurobiologically “Offloads” financial decision-making under risk. PloS one, 4(3), e4957. doi:10.1371/journal.pone.0004957

Finkelstein, S. R., & Fishbach, A. (2011). Tell Me What I Did Wrong: Experts Seek and Respond to Negative Feedback. Journal of Consumer Research. doi:10.1086/661934

Gladwell, M. (2008). Outliers: The Story of Success (p. 304). Little, Brown and Company.

Lynn, G. S., Schnaars, S. P., & Skov, R. B. (1999). A Survey of New Product Forecasting Practices in Industrial High Technology and Low Technology Businesses. Industrial Marketing Management, 28(6), 565–571. doi:10.1016/S0019-8501(98)00027-3

Milgram, S. (1963). Behavioral Study of obedience. The Journal of Abnormal and Social Psychology, 67(4), 371–378. doi:10.1037/h0040525

Schnaars, S. P. (1989). MEGAMISTAKES: Forecasting and the Myth of Rapid Technological Change (29th ed., p. 202). London and New York: Free Press.

Tetlock, P. (2005). Expert Political Judgement: How Good Is It? How Can We Know? Princeton University Press.


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Citation de cette page :

(2012) : "Lettre Neuromonaco 41: Les experts ont-ils (presque) toujours tort ?". ( Neuromonaco. Retrieved from http://neuromonaco.com/lettres/lettre41.htm on 20 Dec 2014. 2136 words.

"[Lettre Neuromonaco 41: Les experts ont-ils (presque) toujours tort ?](http://neuromonaco.com/lettres/lettre41.htm)" Par Philippe Gouillou. _Neuromonaco_. 01 Oct 2012



4 Responses to “41: Les experts ont-ils (presque) toujours tort ?”

  1. Alex Schmitt says:

    C’est une vision très intéressante de la fonction d’expert, qui nécessite une expertise certaine du sujet. Et vous, en tant qu'”expert”, qu’est-ce qui fait dans votre méthode, dans vos analyses, que les solutions que vous proposez sont adéquates à la situation exposée ?

    Et je reformule ma question à la lumière des découvertes en neuroscience : puisque la quasi-totalité de nos (moi, vous et tout un chacun) processus mentaux sont inconscient et donc dépendants des émotions et des croyances, et ainsi plus souvent à l’irrationalité qu’à la raison objective, donc : qu’est-ce qui fait de vous un expert “raisonnable”, pour reprendre la question de cet article ?

    NB : Je pose cette question, en tant que mouche du coche pour faire avancer le schmilblick, ce que tout expert, selon votre définition, ne manquerait pas d’apprécier.

    • Il faudrait en effet s’interroger sur les méta-experts : les expertises sur les expertises sont-elles plus valides ?

      Un ami orienté physique théorique m’a critiqué en privé pour avoir trop généralisé, il remarque : “les prédictions des éclipses sont parfaitement fiables, les prédictions théoriques de l’existence du neutron, du neutrino, de l’antimatiere se sont révélées exactes, et d’une façon plus terre à terre les prédictions de résistance des matériaux pour la construction de bâtiments ou d’objets sont rarement mises en défaut…”

      Bien sûr, les sciences humaines (dites “molles”) sont encore très loin des sciences “dures”, et cela explique en grande partie les multiples erreurs des experts étudiés par Tetlock. Le problème est que les variables sont encore indénombrables et “l’astuce” de n’en considérer que certaines “toutes choses étant égales par ailleurs” (le célèbre “Ceteris paribus”) a ses limites.

      Mais les progrès sont énormes : de plus en plus d’articles scientifiques en psychologie évolutionniste testent des hypothèses théoriques (ie: des déductions basées sur des découvertes précédentes) et les confirment. Cela signifie précisément que le cadre théorique (l’évolutionnisme) est solide et que les découvertes vont s’accumuler. Rajoutez à cela la précision croissante des analyses (grâce aux technologies, par exemple l’imagerie neuronale) et les prédictions sont de plus en plus fiables (j’en avais donné Lettre 30 un exemple en neuromarketing : http://neuromonaco.com/lettres/lettre30.htm )

      Maintenant, si je comprends bien votre remarque sur le problème de l’irrationalité, j’y avais doublement répondu :

      Tout d’abord, beaucoup de ce qui apparaît irrationnel dans le modèle standard ne l’est plus quand on prend en compte les contraintes de la compétition sexuelle. Pour le montrer j’avais donné l’exemple de la célèbre citation de Fight Club dans la Lettre 28-3 (http://neuromonaco.com/lettres/lettre28.htm).

      Ensuite, et plus profondément, c’est le problème de l’unicité : peut-on comprendre et prévoir le comportement des autres ou chacun est-il unique dans son monde (umwelt) ? J’en avais parlé Lettre 25-1 : “nous ne pouvons pas précisément savoir ce que l’autre perçoit, mais nous savons que les traitements qu’il met en jeu dans cette perception sont globalement les mêmes que les nôtres et qu’en conséquence les différences finales seront restreintes.” ( http://neuromonaco.com/lettres/lettre25.htm )

      Donc, en résumé : on a le cadre théorique solide, on a une précision croissante et on comprend de mieux en mieux pourquoi on peut prévoir les comportements “irrationnels” des autres. Il y a des limites (exemple : il semble qu’une certaine non-reproductabilité limitée des comportements ait été sélectionnée) et il faudra beaucoup de temps avant d’arriver au niveau de la “psychohistoire” d’Asimov (je ne suis même pas sûr qu’on puisse y arriver !) mais on a fait d’énormes progrès.

      En d’autres termes, mon approche est que ce n’est pas parce qu’on ne sait pas encore tout qu’on ne sait rien (sinon il ne faudrait même pas prendre l’avion…)

  2. le fou says:

    Bonjour

    Les experts ? quels experts ? vous regarder un sujet vous creusez , vous prenez 3 a 4 soi disants experts et vous vous apercevez qu’ils disent des choses contradictoires , la seule bonne méthode consiste a éliminer toutes sources qui ne soit pas “soi disant ” expert donc de prendre quant meme des gens sachant de quoi ils parlent ensuite d’en retenir 4 a 5 , de creuser soi meme toutes les sources d’en faire une synthese , et si il ne reste que deux possibilités …. de la jouer au dés, quant a tous les autres avis , pufff quelle fatigue

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