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47: L’avenir : Anonymat vs Big Brother

November 12, 2012      Lettres      Philippe Gouillou      one response

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L’avenir sera-t-il celui du flicage absolu ? Le succès de Facebook, l’évolution des logiciels et même les projets législatifs semblent l’assurer. Ce n’est pourtant pas la seule voie possible : le succès de 4chan montre que l’anonymat aussi peut résister. Ca tombe bien : du fait même des tentatives de l’interdire, l’anonymat va devenir de plus en plus vital, et son importance remet en cause les modèles standards d’analyse d’impact.

1. L’avenir de l’anonymat

Moot - TED 2010

1.1. La pièce noire

En 1973, Gergen et al. ont mis ensemble des étudiants par groupes de 7 ou 8 (moitié hommes, moitié femmes) dans une pièce pour 60 minutes (et 90 minutes certains), sans aucune consigne, mais dans trois conditions différentes :

  • Pièce entièrement noire, sans aucun éclairage sauf un tout petit indicateur de la porte de sortie :

    • [1] En leur disant qu’ils ne sauront jamais avec qui ils avaient été

    • [2] En leur disant qu’ils pourront se rencontrer à la sortie

  • [3] Même pièce, mais avec lumière

Ils se sont aperçus que dans la première situation (aucune lumière et anonymat absolu), et seulement celle-là, les participants ont développé une intimité plus forte en 60 minutes que ce qui se fait généralement en plusieurs années. Les participants ne se parlaient rapidement plus, mais se touchaient, s’embrassaient et ils ont affirmé y avoir ressenti une connexion plus profonde avec les autres.

Les temps ont changé et il est probable que, 39 ans après, plus grand monde n’oserait aujourd’hui rentrer dans une pièce noire avec 6 ou 7 inconnus, mais de toute façon il n’y en a plus besoin : Internet peut apporter cet anonymat libérant le contact.

1.2. Big Data vs vie privée et vie publique

En fait, Internet a fait plus que permettre l’anonymat : il a effacé la distinction entre vie privée et vie publique (Nissenbaum, 1998). La technologie permet maintenant une agrégation des informations “publiques” telle qu’il est possible d’en savoir beaucoup plus sur une personne que ce qu’elle aurait voulu dévoiler.

Il se dit que le gouvernement US a déjà plus d’informations sur un américain moyen que n’en avait la Stasi sur les Allemands de l’Est (Techdirt), et l’effarant niveau de connaissance de chacun des électeurs par les équipes de campagne Obama 2012 dépassait largement tout ce qu’Orwell aurait pu redouter de pire, sans que cela ne choque en rien les journalistes1 (TF1).

1.3. Les deux composantes de l’identité

L’identité est un terme fortement connoté actuellement avec comme conséquence qu’il est impossible de le définir de manière neutre. On peut quand même remarquer que l’identité comprend deux composantes : l’identification unique d’une personne, et tout ce qui correspond à son statut, qu’il provienne de ses actions (réputation individuelle) ou de son association à un groupe et à la réputation de celui-ci.

L’anonymat vient s’opposer à l’une, à l’autre ou à ces deux composantes, mais c’est quand il touche à la composante réputation individuelle qu’il a le plus de conséquences :

  • Au niveau personnel l’anonymat s’oppose frontalement au “Personal Branding” (Gestion de sa Marque Personnelle, généralement caricaturé en “Personal Branling“, voir Lettre 43.3)

  • Au niveau collectif il a un impact négatif sur la confiance, la sécurité et le statut.

La Lettre 15 (“Générer la confiance par la Théorie des Jeux“) avait présenté le Dilemme du Prisonnier Itéré et rappelé que pour qu’il y ait création d’une relation de confiance, il faut notamment que la date de fin de l’ensemble des interactions ne soit pas connue et qu’il y ait mémoire des interactions précédentes.

Dan Buettner l’a très joliment décrit dans le New York Times. Il y présente une ile grecque où, pour des raisons encore indéterminées, les habitants vivent beaucoup plus vieux que partout ailleurs. On sait qu’avoir un sentiment de connexion avec son réseau social est un facteur de bonheur, lequel a un impact sur la durée de vie (exemple : Guven & Saloumidis 2009), aussi il s’y intéresse :

“Savez-vous qu’il n’y a pas de mot en grec pour privacy2 ?” me dit-elle. “Quand tout le monde sait ce que font tous les autres, vous avez un sentiment de connexion et de sécurité. La perte de privacy est en fait bonne, parce qu’elle impose une vérification sur les personnes qui ne veulent pas se faire prendre ou faire quelque chose d’embarrassant pour leur famille. Si vos enfants se comportent mal, vos voisins n’auront aucun problème à les discipliner. Il y a moins de crime, pas à cause d’une bonne politique, mais à cause du risque de faire honte à sa famille.

(…)

“Votre communauté vous assure d’avoir toujours quelque chose à manger, mais la pression des pairs vous y fait contribuer vous aussi. Vous allez cultiver un jardin, parce que c’est ce que vos parents ont fait, et parce que c’est ce que vos voisins font. Vous avez moins de risque d’être victime d’un crime parce que tout le monde est un ficanas et, en même temps, se sent observé.

Dan Buettner (traduction personnelle, mises en gras ajoutées)

1.4. L’anonymat extrême de 4chan

Il existe pourtant un exemple d’anonymat extrême qui connait un succès extraordinaire : le forum en ligne 4chan.org3 lancé par Christopher “Moot” Pole en 2004. Tout le monde peut y intervenir, tout le monde y est anonyme4, et (presque) rien n’y est archivé : les deux composantes de l’identité sont atteintes.

Malgré cela son succès est énorme : le site a fait 190 Millions de visiteurs uniques et 7 Milliards de pages affichées en 2011. 4chan est à l’origine de la plupart des “Mèmes” (au sens “Internet”, pas au sens scientifique détaillé Lettre 18 !) et du célèbre mouvement Anonymous.

Du 19 juillet au 2 août 2010, Bernstein et al. ont collecté 5,576,096 posts dans 482,559 fils de discussion sur le board /b/3 (qui représente 30% de l’utilisation du forum) et se sont demandé comment les “Anons” (“Anonymes”) géraient leur réputation.

Ils ont remarqué tout d’abord que presque personne n’essaie de s’identifier, ni par un pseudo, ni par email :

4Chan, Bernstein et al. 2010

En fait il peut aussi y avoir identification, qui couvre bien les deux composantes de l’identité5, mais elle est uniquement valide pour le fil de discussion en cours, elle n’est pas cumulable.

1.5. Anonymat et créativité

Je vais le dire sans prendre de gants : un pays dépourvu de véritables penseurs, du moins autorisés à s’exprimer, et dont la jeunesse est bigote, inculte et déprimée, qui de surcroît brime quiconque fait mine de bouger et que l’on méprise quand on ne cherche pas à le fuir, n’a d’autre avenir que la misère.
Yul

Mais Bernstein et al. ont aussi remarqué que c’est cette impossibilité de se créer une réputation qui est libératrice : chacun peut se lancer sans avoir aucun risque de souffrir d’un échec.

Par exemple, la moitié des fils de discussion lancés ne rencontrent aucun succès, n’obtiennent aucune réponse. Ce qui sur Facebook serait une tache sur une réputation n’a là strictement aucune importance : personne ne saura que c’est vous.

L’anonymat ne sert donc pas qu’à limiter les risques légaux, il protège aussi la réputation.

Ce n’est donc pas un hasard si c’est 4chan qui crée ce que Facebook ne fera que diffuser.

1.6. Impact

4chan est un exemple extrême, difficile à reproduire, mais son extraordinaire succès montre tout d’abord que la voie habituellement conseillée n’est pas la seule viable, qu’il est possible de réussir sans fliquer ses visiteurs. En termes marketing : le degré d’anonymat est un axe de segmentation à prendre en compte.

Mais il y a aussi un autre impact : l’anonymat remet en cause le modèle standard de quantification du succès en webmarketing.

Sur Internet on est déjà passé d’une quantification au nombre de pages vues et de visiteurs, à une quantification à l’engagement. Le webmarketer ne regardera pas que la quantité directe mais aussi une forme de qualité (qui visite et qui réagit) laquelle est basée sur la réputation (qui au final est bien une autre quantité). Mais c’est un modèle d’analyse qui ne correspond qu’à des sites comme Facebook et Twitter, c’est-à-dire des sites à très faible anonymat qui servent à la diffusion, pas à la création.

Au vu des évolutions légales annoncées6, on peut prévoir que la nécessité de l’anonymat va être de plus en plus pressante. Il faudra donc adapter ses analyses de succès.

Notes

  1. Le discours aurait bien sûr été totalement opposé si le reportage avait montré la même chose (ou même beaucoup moins totalitaire) dans l’autre camp, mais cet exemple suffit à montrer que tout système dictatorial peut facilement être imposé sans opposition dès lors qu’il bénéficie au “bon” côté.

  2. NDT : En français non plus.

  3. Attention ! 4chan.org (et surtout /b/) est to-ta-le-ment “NSFW” (“Non Suitable For Work” : inadapté au cadre de travail) : photos pornographiques et/ou gores et/ou les deux en même temps sur presque toutes les pages. Faites attention à qui peut voir votre écran… pour votre réputation !

  4. Il faut cependant noter que cet anonymat reste imparfait : le 5 octobre 2012, un anon (ie: contributeur anonyme) ayant publié des menaces contre une école a été identifié et arrêté en 2 heures (KSTP), ce qui a provoqué des débats virulents sur ce qu’il reste de liberté d’expression. Les menaces dans ce cas semblaient n’être qu’un canular, mais deux attaques meurtrières en 2007 et 2009 semblent avoir été précédées par des annonces sur 4chan.

    Copie écran de la menace originale sur 4chan (cliquer pour agrandir) :

    4Chan

  5. Le “Timestamp” (qui consiste à mettre en ligne une photo de soi avec date du jour) permet l’identification unique et le “Triforce” (qui consiste à saisir une succession compliquée de caractères unicodes, afin de démontrer être un “ancien” du forum) prouve le statut.

  6. Pour la dernière en date, voir par exemple l’article de Guillaume Champeau sur Numerama. Extraits :

    “Ceux qui parlent de la Lex Google comme d’une loi instaurant une taxe sur le référencement des contenus produits par la presse se trompent de focale, et commettent une erreur lourde d’interprétation.”

    (…)

    “le projet de loi […] prévoit la création d’une interdiction nouvelle de “toute reproduction, mise à la disposition du public par la vente, l’échange ou communication au public, y compris en ligne, de tout ou partie des contenus de presse édités sous (la) responsabilité (des organismes de presse)“.

Liens


2. L’avenir de l’informatique : la guerre des Big Brothers

In God we trust. The rest we monitor.
Ennemi d’état (1998)

L’époque où il était de bon ton d’écrire “Micro$oft” et de considérer Bill Gates comme le diable personnifié est bien passée : Google, Apple, et maintenant Facebook ont depuis successivement tenu ce rôle, … et puis tout le monde s’est habitué.

Pourtant, le niveau de connaissance et de contrôle de la vie de l’utilisateur aux mains de ces sociétés n’a fait qu’augmenter exponentiellement et un article de Edward Aten sur Gigaom a montré que ça ne va qu’empirer.

Pour ce faire, il analyse les évolutions de ce qui ce qui était alors la prochaine version de Mac OS X (le système d’exploitation de la gamme ordinateur Apple Macintosh, sortie cet été), dénommée “Mountain Lion” et remarque qu’elle accélère la création d’un écosystème complet dont même Facebook est exclu. Que vont faire les concurrents ? D’autres écosystèmes complets concurrents, et Aten prévoit un rapprochement naturel entre Microsoft et Facebook.

Puma - Cougar
(En bas à droite : “En cas d’attaque : riposter“)

Google n’est bien sûr pas en reste. Le 26 janvier dernier, un article dans Zorgloob détaillait la transformation de Google en un service unifié et l’énorme pression mise pour inciter à utiliser Google+ (leur réseau social) :

“Google+ est le projet phare pour parvenir à cet objectif. C’est à ce titre que Larry Page aurait déclaré[1] à ses ingénieurs, à propos de « Search Plus your world » (les résultats issus de Google+ intégrés dans les pages de résultats classiques) : « Voici le chemin sur lequel on roule à fond les manettes; un beau produit unifié à travers tout. Si vous ne comprenez pas ça, vous devriez probablement travailler ailleurs. »
[1] Édition du 26 janvier à 20h50 : contacté par Business Insider, un représentant de Google a démenti catégoriquement que son CEO adoré ait pu tenir de tels propos. Quelle surprise…”
(Zorgloob)

Liens :

Photos :


3. Singularité : deux robots ont réussi le test de Turing

TuringDeux robots ont réussi à faire croire qu’ils étaient plus humains que les humains, passant ainsi le célèbre Test de Turing.

Dans un jeu vidéo de tir immersif, les robots étaient confrontés à d’autres robots et à des humains où, en plus des actions normales de jeu,
chacun devait juger si les autres étaient des robots ou des humains. Les résultats ont été très net :

Les robots vainqueurs ont obtenu tous les deux un taux d’humanité de 52%. Les joueurs humains n’ont reçu en moyenne qu’un taux de 40%“.

Il s’agit encore bien sûr d’un domaine très spécialisé, mais ce premier résultat en appelle d’autres : il est déjà en opposition avec ce que beaucoup ont cru au cours des dernières années.

Quand le niveau vocal sera suffisant, on pourra même programmer des robots vendeurs téléphoniques et des robots chargés de répondre aux robots téléprospecteurs : nul doute que très bientôt l’un des principaux rôles des robots sera de déterminer si leur interlocuteur est un robot…

XKCD 632 : Captcha

Liens

Dessin :Suspicion” par XKCD (n° 632)


4. Video TED : Christopher “Moot” Pole sur l’anonymat

VIDEO TED: Christopher “m00t” Poole : à propos de l’anonymat en ligne. (11’25”)


5. Articles cités

Bernstein, M. S., Harry, D., Andr, P., Panovich, K., & Vargas, G. (2011). An Analysis of Anonymity and Ephemerality in a Large Online Community. (N. Nicolov & J. G. Shanahan, Eds.) Review Literature And Arts Of The Americas, 33(Coleman), 171–178.

Gergen, K. J., Gergen, M. M., & Barton, W. H. (1973). Deviance in the dark. Psychology Today, (October), 129–130.

Guven, C., & Saloumidis, R. (2009). Why is the world getting older ? The influence of happiness on mortality. Economics Serie. Victoria: School of Accounting, Economics and Finance, Deakin University.

Hampson, R. E., Gerhardt, G. a, Marmarelis, V., Song, D., Opris, I., Santos, L., Berger, T. W., et al. (2012). Facilitation and restoration of cognitive function in primate prefrontal cortex by a neuroprosthesis that utilizes minicolumn-specific neural firing. Journal of Neural Engineering, 9(5), 056012. doi:10.1088/1741-2560/9/5/056012

Hinard, V., Mikhail, C., Pradervand, S., Curie, T., Houtkooper, R. H., Auwerx, J., Franken, P., et al. (2012). Key electrophysiological, molecular, and metabolic signatures of sleep and wakefulness revealed in primary cortical cultures. The Journal of neuroscience : the official journal of the Society for Neuroscience, 32(36), 12506–17. doi:10.1523/JNEUROSCI.2306-12.2012

Hyde, R. A., & Strowbridge, B. W. (2012). Mnemonic representations of transient stimuli and temporal sequences in the rodent hippocampus in vitro. Nature Neuroscience. doi:10.1038/nn.3208

Nemo, P. (2012, October). Lettre ouverte aux “Pigeons” présents et futurs pour les convaincre de passer à l’action. Institut Turgot, (29 Octobre).

Nissenbaum, H. (1998). Protecting Privacy in an Information Age : The Problem of Privacy in Public. Law and Philosophy, (17), 559–596.


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Citation de cette page :

(2012) : "Lettre Neuromonaco 47: L’avenir : Anonymat vs Big Brother". ( Neuromonaco. Retrieved from http://neuromonaco.com/lettres/lettre47.htm on 20 Dec 2014. 2874 words.

"[Lettre Neuromonaco 47: L’avenir : Anonymat vs Big Brother](http://neuromonaco.com/lettres/lettre47.htm)" Par Philippe Gouillou. _Neuromonaco_. 12 Nov 2012



One Response to “47: L’avenir : Anonymat vs Big Brother”

  1. […] il n’y aura bientôt plus que sur Internet que vous pourrez conserver un certain anonymat (enfin seulement si l’ITU ne parvient pas à en prendre le contrôle en […]

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